
Carnet d’un cuisinier qui n’oublie pas ceux qui lui ont montré le chemin.
Avant toute chose, une précision……
En parlant d’Auguste Escoffier, de Paul Bocuse, de Bernard Loiseau ou de Joël Robuchon, je ne cherche évidemment pas à me comparer à ces grands noms de la gastronomie.
Je n’en ai ni la prétention, ni le talent.
Je suis simplement un cuisinier qui a énormément de respect pour ceux qui ont construit et fait évoluer notre métier.
Des hommes qui ont marqué l’histoire de la gastronomie… et, d’une certaine manière, mon histoire.
Parce qu’un cuisinier ne construit jamais sa cuisine complètement seul.
Derrière chaque geste, chaque technique, chaque façon de travailler un produit, il y a souvent des générations de cuisiniers.
Des savoir-faire transmis, des erreurs corrigées, des habitudes remises en question, des découvertes.
Et surtout, des hommes qui ont montré le chemin.
Auguste Escoffier : le métier avant tout
Pour moi, cette histoire commence avec Auguste Escoffier.
La cuisine existait évidemment bien avant lui. La gastronomie française avait déjà une histoire riche, des grands cuisiniers, des traditions et des savoir-faire.
Mais Escoffier représente un tournant majeur.
À mes yeux, il est l’un des grands fondateurs de la cuisine professionnelle moderne.
Il a contribué à structurer les cuisines, à organiser le travail et à développer le système de brigade, avec une répartition précise des fonctions et des responsabilités.
Aujourd’hui, cela peut nous paraître évident.
À l’époque, c’était une véritable évolution dans la manière de travailler.
Escoffier a également énormément œuvré pour la transmission et la codification du savoir-faire, notamment à travers son célèbre Guide Culinaire.
Et c’est probablement ce qui me parle le plus chez lui.
Parce qu’un métier comme le nôtre ne peut vivre que s’il se transmet.
Escoffier n’a pas seulement cuisiné. Il a structuré, écrit et transmis.
Et cet héritage allait traverser les générations.
Le livre qui ne m’a jamais quitté

Il y a aussi une histoire personnelle qui me lie particulièrement à Auguste Escoffier.
Lorsque je suis arrivé en apprentissage, mon premier chef m’a offert le Guide Culinaire.
Ce livre, je l’ai gardé.Et il ne m’a jamais quitté.
À l’époque, je ne mesurais peut-être pas encore toute la portée de ce cadeau.
Mais avec les années, il a pris une valeur particulière.
Ce n’était pas simplement un livre de recettes.
C’était un cadeau de mon premier chef, au moment où je faisais mes premiers pas dans ce métier.
Une manière, peut-être, de me transmettre une partie de ce qu’il avait lui-même appris.
Une façon de me donner des bases, des repères et une porte d’entrée dans l’immense histoire de la cuisine.
Ce livre m’a accompagné au fil des années.
Il a traversé mon parcours de cuisinier, mes expériences, mes réussites, mes erreurs et toutes ces années passées derrière les fourneaux.
Il porte aujourd’hui les marques du temps. Mais sa valeur, elle, n’a pas changé.
Lorsque je le regarde, je ne vois pas seulement Escoffier.
Je pense aussi à mon premier chef.
À mes débuts. À l’apprentissage. À cette époque où tout était encore à découvrir.
Et je me dis qu’au fond, ce livre représente exactement ce que j’aime dans notre métier.
La transmission.
Un cuisinier qui donne à un autre ce qu’il a appris. Un savoir-faire qui passe d’une génération à l’autre et qui continue de vivre bien après le geste de celui qui l’a transmis.
Parce qu’un livre de cuisine peut contenir bien plus que des recettes.
Il peut contenir une histoire. Des souvenirs Des gestes. Et parfois même, une partie de celui que l’on est devenu.
Paul Bocuse : le plus grand, à mes yeux
Puis il y a Paul Bocuse.
Et là, je vais être totalement personnel.
Pour moi, Paul Bocuse reste et restera le plus grand chef.
Mon admiration pour Monsieur Paul est immense.
Pas uniquement pour son parcours, ses distinctions ou sa renommée internationale.
Ce qui m’impressionne avant tout chez lui, c’est sa vision de la cuisine.
Une cuisine française profondément attachée à ses racines, mais capable d’évoluer.
Une cuisine généreuse.
Une cuisine précise.
Une cuisine qui respecte le produit.
Et surtout une cuisine qui donne envie de manger.
Une rencontre qui a laissé une trace
J’ai eu l’immense honneur de croiser Monsieur Paul et de pouvoir le saluer lorsque j’étais plus jeune.
Ce fut un moment bref, mais qui est resté dans ma mémoire.
Avec les années, cette simple rencontre a pris une autre dimension.
Parce que lorsqu’un homme vous inspire profondément, quelques secondes peuvent parfois suffire pour laisser une trace.
À sa disparition, en janvier 2018, j’ai ressenti le besoin de garder une trace de cet immense chef dans ma propre histoire.
Je me suis fait tatouer son emblème sur le bras.

Ce tatouage représente pour moi bien plus qu’un souvenir.
C’est une marque de respect.
Un hommage à un homme qui représente une certaine idée de notre métier : l’excellence, la générosité, la transmission, le respect du produit et l’amour du travail bien fait.
Je ne prétends évidemment pas avoir le moindre point de comparaison avec lui.
Mais certains chefs nous inspirent.
D’autres nous marquent.
Paul Bocuse fait partie de ceux qui m’ont profondément marqué.
Et cette marque, aujourd’hui encore, je la porte littéralement sur moi.
Une admiration qui ne se mesure pas en étoiles
Je dois également le dire : la décision du Guide Michelin de faire passer l’Auberge de Collonges de trois à deux étoiles après la disparition de Monsieur Paul m’a profondément déçu.
Je comprends qu’un guide ait ses critères et qu’il évalue un restaurant à un moment donné.
Mais humainement, cette décision m’a touché.
Parce que pour moi, Paul Bocuse représentait tellement plus qu’un nombre d’étoiles.
Il représentait une époque, une vision de la cuisine et une certaine idée de ce que pouvait être un grand chef.
Et cette admiration, elle, ne se mesure pas en étoiles.
Bernard Loiseau : le goût avant tout
Un autre chef occupe une place particulière dans mon admiration : Bernard Loiseau.
Chez lui, ce qui me touche particulièrement, c’est cette recherche permanente de l’essentiel.
Le produit. Le goût. Les cuissons. Les jus. Les sauces.
Une cuisine précise, mais qui ne cherchait pas à compliquer les choses pour le simple plaisir de montrer la technique.
Il y avait une volonté de faire parler le produit.
Et cela demande énormément de maîtrise.
Parce que lorsque l’on retire le superflu, il ne reste plus rien derrière lequel se cacher.
La simplicité est probablement l’une des choses les plus difficiles à réussir en cuisine.
Loiseau me rappelle cette évidence : une grande cuisine n’est pas forcément celle qui en fait le plus.
C’est parfois celle qui sait s’arrêter au bon moment.
Un livre, des recettes et une vision
Parmi les ouvrages qui m’accompagnent, il y a également Mes recettes de terroir de Bernard Loiseau.

J’aime cette idée d’une cuisine qui s’appuie sur les produits, les traditions et les goûts.
Une cuisine qui peut être précise et exigeante, tout en restant profondément attachée à ce qui fait son identité.
C’est une approche qui me parle.
Parce que je crois qu’une cuisine réussie n’a pas besoin de masquer le produit.
Elle doit au contraire lui donner toute sa place.
Et c’est aussi ce que j’aime dans la cuisine de terroir : cette capacité à raconter quelque chose.
Un lieu. Une saison. Un souvenir. Une façon de manger. Une histoire.
Joël Robuchon : l’exigence absolue
Et puis il y a Joël Robuchon.
Un autre immense maître.
Ce qui me fascine chez Robuchon, c’est cette recherche permanente de la perfection.
La cuisson. L’assaisonnement. La texture. La température. La régularité. Tout devait être juste.
Sa célèbre purée de pommes de terre en est peut-être le meilleur exemple.
Des produits simples.
Une préparation que tout le monde connaît.
Et pourtant, lorsqu’elle est parfaitement exécutée, elle devient exceptionnelle.
Robuchon nous rappelle une chose essentielle :
La simplicité n’est pas la facilité.
Au contraire.
Plus une cuisine paraît simple, plus elle exige de maîtrise.
Un ouvrage qui accompagne ma cuisine
J’ai également conservé un livre de Joël Robuchon : Ma cuisine pour vous.

Un ouvrage qui représente, lui aussi, une partie de cette histoire.
Ce que j’aime dans ces livres, c’est qu’ils nous ramènent à l’essentiel.
À la technique.
Aux produits. À la précision.
Mais aussi à cette envie de partager une cuisine qui a du sens.
Parce que la cuisine ne doit pas être compliquée pour être grande.
Elle doit être juste.
Et cette justesse, elle se travaille. Elle se répète. Elle se perfectionne. Elle demande du temps et de l’exigence.
Quatre chefs, quatre visions
Escoffier.
Bocuse.
Loiseau.
Robuchon.
Quatre époques. Quatre personnalités. Quatre visions de la cuisine.
Et pourtant, chacun à sa manière a fait avancer le métier.
Escoffier a contribué à le structurer.
Bocuse a montré qu’une cuisine profondément française pouvait rayonner dans le monde sans perdre son âme.
Loiseau a poussé la recherche du goût et de l’essentiel.
Robuchon a porté l’exigence et la précision à un niveau exceptionnel.
Je ne cherche pas à les mettre en compétition.
Au contraire.
Je trouve fascinant de voir comment chacun a apporté sa pierre à l’édifice. Et c’est probablement cela qui fait la richesse de notre métier.
Il n’y a pas une seule manière de bien cuisiner.
Il y a des bases. Des principes. Des valeurs.
Puis chacun construit sa propre cuisine avec ce qu’il a appris, vécu et ressenti.
C’est aussi pour cela que je trouve important de conserver les livres de ces grands chefs.
Ils sont des témoins. Des traces de leur travail. Des sources d’inspiration.
Et, pour moi, des souvenirs de ce qui m’a construit.
Ce qu’ils m’ont laissé
Lorsque je pense à ces grands chefs, je ne pense pas uniquement à leurs recettes.
Je pense à leur travail. À leur exigence. À leur personnalité. À leur capacité à transmettre.
Et surtout à leur respect du métier.
Ils me rappellent que l’on peut apprendre toute sa vie.
Qu’il faut rester curieux.
Qu’il faut parfois remettre ses certitudes en question.
Mais aussi qu’il ne faut jamais oublier les fondamentaux.
Le produit. Le goût. La cuisson. L’assaisonnement. La générosité.
Et finalement, le plus important :
Le plaisir de celui qui mange.
C’est peut-être cela, au fond, le véritable fil conducteur entre ces quatre chefs.
Des cuisines différentes. Des parcours différents. Des personnalités différentes.
Mais cette même volonté de faire du bon travail.
De respecter le produit. Et de donner du plaisir.
Et aujourd’hui… La Branche d’Olivier
Alors, où est-ce que je me situe dans cette immense histoire ?
Très simplement…….Je suis cuisinier.
Je suis arrivé bien après ces grands maîtres.
Je travaille avec les outils de mon époque.
J’ai mon parcours, mes expériences, mes réussites, mes erreurs et ma propre façon de concevoir la cuisine.
Je ne cherche pas à refaire ce qu’ils ont fait. Je ne cherche pas à leur ressembler.
Et encore moins à me comparer à eux.
Mais forcément, lorsque l’on a autant de respect pour ces hommes, quelque chose reste.
Une manière de regarder un produit. Une exigence. Un geste. Une façon de transmettre. Une envie de faire plaisir.
C’est tout cela qui nourrit, à mon niveau, ma manière de cuisiner aujourd’hui.
Une cuisine qui se partage
Lorsque je cuisine aujourd’hui, notamment à travers La Branche d’Olivier, je n’emporte pas seulement des produits et des recettes.
J’emporte aussi tout ce que ces années de métier m’ont appris.
Le respect des produits.
L’importance des cuissons.
Le goût du travail bien fait.
Mais surtout, cette envie de faire plaisir autour d’une table.
Parce que la cuisine ne se résume pas à ce qui se trouve dans une assiette.
Elle est aussi dans les échanges, les souvenirs, les discussions et les moments que l’on partage.
Et c’est probablement là que je me retrouve le plus dans cette histoire.
Dans cette cuisine qui a toujours eu pour vocation de rassembler.
Une page de plus
La Branche d’Olivier n’est pas une nouvelle page qui efface les précédentes.
Elle est simplement une page de plus dans une histoire qui a commencé bien avant moi.
Une histoire que je continue avec mes propres expériences, mes propres souvenirs et ma propre sensibilité.
Sans oublier ceux qui m’ont montré le chemin.
Alors oui, le chemin parcouru est immense.
Et le mien est encore en train de s’écrire.
D’Auguste Escoffier à La Branche d’Olivier.
Une toute petite branche dans une histoire immense. Mais une branche qui a ses racines.
Et qui continue, à sa manière, de pousser.
Une cuisine qui rappelle des souvenirs et en crée de nouveaux.
Olivier